Alors  l’homme a-t-il réellement un libre arbitre ?

  • Les Chrétiens disent « Que ta volonté soit faite ! ».
  • Les Musulmans disent « Inch Allah »  « si Allah le veut ».
  • Le Bouddha dit: « Des événements surviennent, des actions sont opérées, mais il n’y a dans tout cela aucun acteur individuel ».
  • Les Hindous disent « Tu es l’auteur des actions. Tu es l’expérimentateur.  Tu es Celui qui parle. Tu es celui qui écoute »

Nous faisons face ici à une question épineuse qui suscite bien souvent de vives réactions lorsque nous tentons d’y répondre.

Dans son essai sur l’absurde en 1967 « Le mythe de Sisyphe », Albert Camus disait: « (…) ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables, mais Dieu n’est pas tout-puissant. »

De la réponse que nous donnerons à cette question, nous orienterons notre vie de deux façons bien particulières et de cette orientation dépend visiblement notre bonheur.

 

Alors le libre arbitre est-il une pure illusion comme semble nous l’enseigner Ramesh Balsekar lorsqu’il dit: « Tout cela est un rêve, une occurrence impersonnelle, et vous n‘êtes qu’un instrument permettant à la Totalité de fonctionner;  il n’existe aucun “vous” en tant qu’entité indépendante ! » ?

Il convient de commencer cette exploration en définissant le terme de « libre arbitre » de façon aussi précise que possible.

Nous examinerons tout d’abord la définition qu’en donne le Larousse : « Qui a le pouvoir d’agir, de se déterminer à sa guise », et nous limiterons notre étude au champ de l’éthique humaine.

Une autre formulation de la question pourrait être : est-ce que l’homme d’aujourd’hui a la capacité d’agir à sa guise de telle sorte que chacune de ses actions soit le fruit d’un acte volontaire dont il serait totalement responsable ?

Baruch Spinoza suggérait que « Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent », il induisait la notion du psychisme profond comme déterminant de nos actions.

Quant a Arthur Schopenhauer, il induisait la notion d’environnement quand il affirmait que: « Comme l’eau ne peut pas se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l’amènent à l’un ou à l’autre de ses états, de même l’homme ne peut faire ce qu’il se persuade être en son pouvoir, que lorsque des motifs particuliers l’y déterminent. »

Nous aurons à rechercher, si une telle liberté existe réellement, si elle est compatible ou non avec l’enseignement des sciences humaines ou des neurosciences d’une part, de la philosophie ou des spiritualités d’autre part et pour finir, de la totale souveraineté de la « source » ou « lois cosmiques » sur sa création.

« Peut-être la raison pour laquelle les gens sont si effrayés devant les considérations causales vient de leur terreur à l’idée que, les causes des phénomènes de l’univers une fois mises au jour, le libre arbitre de l’homme pourrait se révéler n’être qu’une illusion »  Konrad Lorenz

La notion de libre arbitre, synonyme de liberté, désigne donc le pouvoir de choisir de façon absolue, c’est à dire d’être à l’origine de ses actes.

Autrement dit un homme libre est sensé pouvoir choisir de lui-même ce qu’il choisit, sans être poussé à l’avance d’un coté ou d’un autre par quelque influence ou cause que ce soit.

Le libre arbitre suppose un certain contrôle de la part de la personne : contrôle sur ses actions mais aussi sur les pensées et les émotions à partir desquelles il va se décider d’agir – contrôle qui suppose aussi la capacité de s’abstenir.

D’autre part, l’exercice du libre arbitre suppose des conditions objectives : que les termes du choix soient des possibilités réelles.

Pour que je puisse choisir entre A et B (ou même pour que je puisse m’abstenir de choisir (possibilité C), il faut qu’A, B et C soient également possibles.

  • Sur quoi repose la notion de libre arbitre ?

Deux points de vue s’opposent ici qui traversent toute l’histoire de la philosophie à travers bien des dénominations et des variantes différentes, opposition que nous essaierons de résumer comme étant celle entre le point de vue de la première personne et celui de la troisième personne.

  Du point de vue de la première personne c’est-à-dire du point de vue de la conscience ou du sujet, personne ne peut décider à ma place, même ne pas décider est une décision, et la moindre action digne de ce nom m’engage : pour faire une chose aussi simple que lever le bras il faut que je le décide, tout au moins faut-il que j’y pense et rien ne se passerait sinon. Le libre arbitre est la condition de la responsabilité.

  • Cela fait-il du libre arbitre et du contrôle qu’il suppose une donnée évidente ?
  • Est-il si évident que nous avons un contrôle sur nos pensées et nos émotions ?

La plupart de nos supposées « actions », ne sont-elles pas en réalité des réactions mécaniques qui répondent à autant de facteurs intérieurs (émotions, préjugés…) et extérieurs (les circonstances) que nous ne contrôlons pas.

Certes, je suis à l’origine de tous mes choix, mais ai-je choisi ce que je suis ?

  • La compréhension dans la vie quotidienne : 

La chose la plus importante au sujet de l’acceptation de l’illusion du libre arbitre, est l’acceptation de la vie quoi qu’il arrive.
Vous acceptez le fait que si vous « êtes vécus », les autres le sont aussi.
Par conséquent, vous n’avez à juger ni vous-même ni autrui.
Vous ne jugez pas. Vous ne condamnez pas. Vous acceptez.

Il n’y a pas de faute, ni d’orgueil, ni de résistance, ni de ressentiment. Ni haine, ni désespoir, ni frustration.
Si les choses tournent bien, alors il n’y a ni fierté, ni arrogance.
Il y a seulement acceptation. Et alors il n’y a que la paix.

  • Et la science dans tout ça ?

La neurobiologie a en effet montré que nos cerveaux ne seraient que des «ordinateurs de chair» programmés par nos gènes et notre expérience pour transformer des données entrantes en données sortantes prédéterminées. C’est en tout cas la thèse développée par Jerry Coyne de l’université de Chicago sur USA Today. Nous n’aurions donc pas le choix de prendre des bonnes résolutions, tout comme nous n’aurions pas le choix de les tenir ou non.

D’un point de vue neuroscientifique, le libre arbitre ne serait qu’une illusion:

En 1983, le neuroscientifique Benjamin Libet réalise une expérience aux résultats étonnants. Il  demande aux participants de son expérience de bouger leurs doigts quand ils le souhaitent, et récolte deux types d’informations : le moment où ces participants prennent leur décision de bouger leurs doigts, et le moment où les participants bougent réellement leurs doigts (mesure réalisée à l’aide un capteur relié au doigt des participants).

Les résultats de cette expérience montrent que la décision de bouger le doigt apparaît environ 200 ms. avant le mouvement. Jusqu’ici, rien de bien surprenant.

Mais ce qui est plus étonnant, c’est que lorsque l’on réalise simultanément un électroencéphalogramme sur les participants, on observe une activité électrique dans le cerveau (un signal appelé potentiel de préparation motrice, signal connu pour préparer les mouvements) qui se manifeste 600 ms. avant le mouvement des doigts. Cela veut dire que l’activité électrique du cerveau qui prépare le mouvement commence 400 ms. avant même que les participants prennent la décision de bouger leurs doigts.

Votre cerveau commencerait donc à initier vos comportements avant même que vous en ayez pris la décision. Votre libre arbitre ne serait en quelque sorte qu’une illusion. Cela peut sembler acceptable pour des comportements simplistes ou automatiques. Nous savons en effet qu’un certain nombre de nos comportements sont émis sans que nous en ayons conscience, les automatismes de pilotage d’un véhicule en sont d’ailleurs un bon exemple.

Mais un tel processus pourrait-il aussi expliquer la prise de décisions beaucoup moins rudimentaires que celles qui consistent à bouger un doigt ? Des choix concernant votre orientation scolaire, vos partenaires sexuels ou votre lieu d’habitation seraient-ils soumis aux mêmes principes déterministes ?

Pour tenter de répondre à cette question, d’autres chercheurs ont réalisé une variante de l’expérience princeps de Benjamin Libet. En utilisant une IRM, les chercheurs ont pu observer les zones du cerveau en activité. Comme pour l’expérience de Libet, il est demandé aux participants de l’expérience de bouger un doigt au moment où ils le décident. Sauf qu’ici, les participants ont la possibilité de choisir de bouger un doigt de la main droite ou de la main gauche. Les chercheurs ont constaté non seulement une activité cérébrale qui précédait de plusieurs secondes le mouvement, mais en plus, cette activité cérébrale permettait également de prédire si le participant allait bouger sa main droite ou sa main gauche.

Ces expériences remettent donc en cause la notion de libre arbitre. Mais alors, comment se fait-il que votre seule volonté ne suffise pas à expliquer vos comportements ?

Qu’est-ce qui fait que, d’une certaine manière, vous agissez avant même de l’avoir décidé ?

Source: « Science étonnante »

  • Une théorie sélectionniste du comportement

Dans une situation environnementale donnée, vos comportements sont suivis par des conséquences. En psychologie, et plus particulièrement en science du comportement, nous savons depuis plusieurs dizaines d’années que les comportements sont justement sélectionnés par leurs conséquences : les comportements sont entretenus par l’environnement qui en est la cause. Ainsi, c’est cette relation entre vos comportements et leurs conséquences qui va déterminer la façon dont ces comportements vont se maintenir… ou pas.

Selon cette théorie sélectionniste du comportement, vous agissez sur votre environnement qui en retour façonne vos comportements futurs. Ce mécanisme d’apprentissage met en jeu des mécanismes biologiques dans votre cerveau, celui-ci prenant des décisions dont vous n’avez pas conscience. Plus précisément, cette conscience se manifeste lorsque tout est déjà joué (comme le montrent justement les expériences citées plus haut). C’est ce fonctionnement cérébral qui vous fait croire que vous avez encore votre mot à dire.

  • Les véritables causes de vos comportements

Le problème du libre arbitre, c’est qu’il place votre volonté, vos sentiments ou vos émotions comme une cause directe de vos comportements. On dira par exemple d’un adolescent qu’il a une conduite délinquante parce qu’il a une personnalité perturbée, ou d’un élève qu’il travaille bien parce qu’il est motivé à le faire. Mais en faisant appel à ce type d’explication, on utilise une chaîne causale incomplète. En réalité, votre volonté n’est pas une cause directe de vos comportements, mais elle en serait plutôt une explication intermédiaire masquant les causes directes. Pour le dire autrement, vos émotions ou états internes sont une partie de votre comportement et non pas des médiateurs de ce comportement.

Ainsi, attribuer le comportement d’un adolescent à un sentiment de frustration n’explique pas son comportement tant que ce sentiment de frustration n’aura pas lui-même été expliqué. Lorsque l’on veut agir sur les troubles des conduites émotionnelles, l’action ne doit donc pas porter sur les émotions elles-mêmes, mais sur les conditions de l’environnement qui les ont engendrées et qui les maintiennent.

Prenons l’exemple simple de la faim. Vous pourriez penser que vous vous préparez à manger parce que vous avez faim. Pourtant, la première fois que vous avez ressenti cette sensation de faim, en sortant du ventre de votre mère, il a fallu attendre que l’on vous donne de la nourriture pour soulager cette sensation de faim. C’est donc bien la confrontation avec votre environnement (manger pour être soulagé) qui vous a progressivement appris que cette sensation de faim pouvait être soulagée par une absorption de nourriture.

Mais c’est surtout lorsque les déterminants de vos choix deviennent plus élaborés qu’ils masquent le plus les causes fondamentales en les confondant avec des concepts intermédiaires comme la volonté, la motivation, l’envie, etc. Ainsi, les choses semblent se compliquer (en apparence), lorsque vous devez choisir entre des pâtes, une pizza ou de la ratatouille. Lorsque vous devez choisir la couleur de votre voiture, le choix du prénom de votre enfant, ou la marque de vos vêtements. Bref, quand vos comportements ne dépendent plus d’un besoin vital à satisfaire, comme le fait de manger. Pourtant, ces décisions plus complexes fonctionnent exactement sur le même principe : c’est le même mécanisme qui préside à toutes vos décisions, même les plus complexes.

  • Ne pouvez-vous vraiment pas agir avec votre seule volonté ?

Malgré ce constat de déterminisme, ne pouvez-vous pas quand-même exercer un certain contrôle sur vos comportements ? Si vous décidez d’arrêter de fumer par exemple, cette simple volonté ne peut-elle pas suffire pour arrêter la cigarette ?

En réalité, la part de contrôle que vous pouvez exercer consiste à agir sur les déterminants de vos comportements, c’est-à-dire sur votre environnement. Si vous réussissez à identifier les éléments de votre environnement qui maintiennent vos comportements, il vous « suffit » d’arranger votre environnement de telle manière que celui-ci contrôle vos comportements dans le sens souhaité. Il s’agit d’une forme de self-management. Le self-management diffère du self-control qui renvoie à un contrôle de la personne par elle-même : « il faut que j’arrête de fumer ». Le self-control fait en effet plus appel à cette notion de volonté qui à elle seule est peu efficace .

  • Des implications sociétales importantes

Vous êtes donc dépendant de votre milieu, sans même vous en rendre compte. Et vous obéissez aux lois de la nature, bien plus qu’à votre souveraineté. Vous n’est pas maîtres de vos actes, ceux-ci se construisent dans une interaction avec l’environnement, et votre « volonté » ou « liberté » n’échappent pas à cette interdépendance.

En pensant être autonome, vous modifiez votre environnement, sans vous rendre compte que vous continuez à en dépendre. A un stade critique, vous réalisez que votre environnement vous possède plus que vous ne le maitrisez. Cette illusion de liberté est d’ailleurs un excellent levier pour vous asservir. L’incitation à la consommation dans nos sociétés en est un exemple criant : « on ne tient jamais si bien le consommateur en esclavage qu’en le persuadant qu’il est roi (…) » (Marc Richelle, 1977).

Dans le domaine juridique, les auteurs de crimes peuvent être jugés irresponsables pour des raisons médicales, un diagnostic de trouble mental par exemple. On considère en effet que ces personnes ne sont pas conscientes de leurs actes, que leurs troubles rendent incontrôlables leurs comportements. Affirmer que le libre arbitre n’existe pas, consisterait en définitive à affirmer que personne n’est responsable de ses actes, même en l’absence de trouble ou dysfonctionnement spécifique. Cette considération n’est donc pour l’instant pas envisageable pour des raisons à la fois éthiques, morales et sociétales évidentes.

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